La catastrophe de Fukushima a ruiné leur vie

Ils ont milité pour la justice, mais l’accident nucléaire les a tués de toute façon.

Par Linda Pentz Gunter

Kenichi Hasegawa était producteur laitier dans le département de Fukushima au moment de la catastrophe nucléaire de Fukushima Daiichi du 11 mars 2011. Il vivait dans une famille composée de huit personnes, dans le village d’Iitate avec ses parents, sa femme, ses enfants et ses petits-enfants.

Iitate se trouve à environ 50 kilomètres du site nucléaire, mais est rapidement devenu l’un des endroits les plus contaminés par la radioactivité à la suite de la catastrophe de Fukushima. Pourtant, les habitants ont été peu informés et il a fallu plus d’un mois pour qu’un ordre d’évacuation soit émis pour Iitate. Beaucoup ne sont partis qu’à la fin du mois de juin.

M. Hasegawa lui-même est resté à Iitate pendant cinq mois après la catastrophe, s’occupant de ses vaches, jusqu’à ce qu’elles soient toutes abattues. Pendant cette période et jusqu’à la fin de l’année 2012, il a pris plus de dix mille photos et fait 180 vidéos (en japonais) afin de conserver une trace visuelle des conditions de vie sur place.

Le 22 octobre 2021, Hasegawa est décédé d’un cancer de la thyroïde à tout juste 68 ans, très probablement causé par son exposition prolongée à l’iode radioactif libéré, lors de la catastrophe nucléaire de Fukushima Daiichi.

Avant la catastrophe nucléaire, Hasegawa possédait 50 vaches laitières et cultivait des légumes. Il était également un leader politique, occupant le poste de maire de son quartier. Mais l’accident de Fukushima a tout changé.

Avec une forte concentration de substances radioactives dans le lait, son entreprise a été ruinée. Furieux de la dissimulation de l’étendue réelle de la contamination radioactive par les autorités, il est devenu co-représentant, avec Mme Ruiko Muto, du Comité de liaison du groupe des victimes d’accidents nucléaires, créé en 2015.

avec les sous-titres en anglais

Il avait déjà écrit un livre en 2012: Genpatsu ni « furusato » wo ubawarete (La centrale nucléaire nous a volé notre pays natal). Il existe une traduction anglaise de ce livre (Fukushima’s Stolen Lives : A Dairy Farmer’s Story), dans lequel il rapporte une série de témoignages sur les conséquences de la catastrophe nucléaire, « alors qu’il souffrait de savoir que ses enfants et ses petits-enfants avaient été exposés aux radiations, qu’il perdait tout son bétail (qui était considéré comme faisant partie de la famille, et pas seulement comme étant la source de sa subsistance), et qu’il était très affecté par le suicide d’un collègue et ami, producteur de lait comme lui. »

Cet ami a écrit ces derniers mots sur un mur, avant de mourir : « Si seulement il n’y avait pas la centrale nucléaire. »

Hasegawa est retourné à Iitate en 2018, une fois l’ordre d’évacuation levé, et a commencé à cultiver du sarrasin, en grande partie pour éviter que ses pâturages ne se transforment en friches. Bien que les niveaux de radiation dans le sarrasin se situaient en dessous de la norme considérée comme dangereuse, Hasegawa n’a pas pu vendre sa récolte.

Dans une interview datant de 2020, avec sa collègue du Comité, Mme Muto, une résidente de la municipalité de Miharu, Hasegawa a déclaré : « La centrale nucléaire nous a tout volé. Nous ne pouvons toujours pas aller dans les forêts. Les familles avec enfants avaient l’habitude d’aller dans la forêt pour cueillir des plantes sauvages et de leur enseigner de nombreuses choses. C’était une pratique courante, considérée comme une évidence. Mais aujourd’hui, nous ne pouvons plus rien faire de tel. Nous ne pouvons plus manger ce qui provient de la forêt ».

Au Japon, « toutes les régions touchées par la radiation sont une épine dans le pied »  a dit Hasegawa à Muto. « Ils veulent simplement de se débarrasser de nous, pour tirer un trait sur le passé ».

La vie des familles a été brisée par l’accident de Fukushima, y compris celle de Hasegawa. Ses enfants et petits-enfants ont juré de ne pas retourner au village et sur ses terres contaminées. Dans le quartier de Maeda, où Hasegawa a été maire, la population est désormais composée en grande partie de personnes âgées.

Pire encore, Hasegawa a déclaré que l’approche de TEPCO consistait à blâmer les victimes, plutôt que d’assumer sa responsabilité face à la dévastation causée par sa centrale nucléaire.

« TEPCO a fini par dire que c’était vraiment la faute du village si ses habitants étaient exposés aux radiations, parce qu’ils n’avaient pas évacué », rappelle Hasegawa à Muto. « Mais nous ne pouvions pas évacuer parce que nous avions du bétail ou d’autres choses qui nous retenaient. Ils disent que tout était de notre propre responsabilité. Bien sûr, j’ai protesté bruyamment. Comment osent-ils nous blâmer ? »

Avec les sous-titres en anglais

Hasegawa n’est malheureusement, et sans surprise, pas la seule personne à avoir succombé à une mort prématurée due à l’exposition aux radiations causées par la catastrophe nucléaire de Fukushima Daiichi. En 2021, on pouvait compter de nombreux décès parmi ses amis et collègues, touchés comme lui par les conséquences sanitaires de la catastrophe de Fukushima Daiichi.

Pourtant, même immédiatement après le début de la catastrophe nucléaire toujours en cours, le secrétaire en chef du Cabinet japonais répétait sans fin : « Il n’y a pas d’effet immédiat sur le corps humain ou la santé ». Cette phrase ne rappelait que trop l’avertissement ironique et prémonitoire que nous a donné la chercheuse Rosalie Bertell dans son livre de 1985 intitulé No Immediate Danger.

L’une des personnes disparues en 2021 était Mme Yayoi Hitomi. Elle n’avait que 60 ans lorsqu’elle est morte d’un cancer des ovaires le 28 septembre. Déjà militante antinucléaire bien avant la catastrophe de Fukushima Daiichi, elle vivait dans la ville de Koriyama, située à 60 km de la centrale sinistrée. Bien que la ville de Koriyama ait été classée en dehors de la zone d’évacuation obligatoire, elle présentait de nombreuses « tâches de léopard de radiation », c’est-à-dire des points de forte radioactivité.

Yayoi Hitomi à Lyon lors d’une tournée de conférences en France. Elle a succombé à un cancer de l’ovaire l’année dernière, à tout juste 60 ans. (Photo : Kurumi Sugita)

Hitomi était membre des Femmes de Fukushima contre le nucléaire. Elle travaillait en tant que journaliste et rédactrice web, et était l’une des organisatrices les plus efficaces du groupe de soutien au procès pénal intenté contre les ex-dirigeants de TEPCO. Après la mort d’Hitomi, Muto, déléguée de la partie plaignante au procès, a déclaré que c’était comme si elle avait été amputée d’un de ses membres.

Hitomi est venue en Europe en mars 2016, et s’est exprimée dans plusieurs pays sur la situation à Fukushima. Elle était pleine d’énergie et paraissait ne pas avoir plus de 40 ans. Cependant, à l’automne 2016, un cancer lui a été découvert et elle est décédée cinq ans plus tard. Sa mort nous indique que même si l’on vit en dehors de la zone d’exclusion obligatoire, on n’est pas forcément protégé contre les risques sanitaires potentiellement mortels des radiations.

Ces pertes à venir avaient été prédites dans une interview de mars 2020 (en japonais), lorsque Hasegawa et sa femme avaient observé que les personnes âgées entre 50 et 70 ans mouraient comme des mouches.

Tout cela dénonce le mensonge des affirmations – particulièrement odieuses et dénuées de toute sensibilité – des promoteurs de l’énergie nucléaire, et même des journalistes indolents, selon lesquelles « personne n’est mort à cause de l’accident nucléaire de Fukushima ».

Kurumi Sugita a également contribué à l’élaboration de cet article.

Photo de Kenichi Hasegawa lors d’un discours en Australie, par MAPW Australia/Creative Commons.

Publié dans Beyond Nuclear International le 6 mars 2022

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