En raison de l’accident nucléaire en cours à TEPCO1 Fukushima Daiichi, la contamination à long terme s’étend sur de vastes régions. Selon Tetsuji Imanaka, chercheur retraité en génie nucléaire de l’université de Kyoto au Japon, cette contamination persistera pendant 100 à 200 ans. Dans le cas d’une contamination à cette envergure, la question de la gestion de l’environnement et de la protection de population se pose: quoi faire et qui va s’en charger ?

L’évacuation et le zonage
L’évacuation a été l’action la plus immédiate après l’accident pour protéger la population. L’ordre est émis par les autorités, notamment par le gouvernement central. Dans le cas de l’accident de Fukushima Daiichi, la préfecture de Fukushima a émis le premier ordre d’évacuation dans un rayon de 2km autour de la centrale. Par la suite, le gouvernement central a élargi le rayon à 3km, à 10 km puis à 20km. Cela s’est passé entre le 11 et le 12 mars2. Ce n’est que le 22 avril que le seuil de post-urgence de 20mSv (millisievert3)/an est pris en compte dans le zonage, ce qui a permis d’intégrer des communes subissant d’importantes contaminations situées en dehors du rayon de 20km. Ainsi, une partie des habitants de la commune d’Iitate, par exemple, est restée dans un environnement très contaminé pendant longtemps sans aucune radioprotection, d’autant plus que tous les abris étaient déjà complets. Il a fallu attendre le mois de juillet pour achever l’évacuation de la totalité des habitant.e.s4.
Le seuil de 20mSv/an
Le seuil de post-urgence de 20mSv/an5 reste valide encore aujourd’hui dans Fukushima pour définir la zone d’exclusion. Ce fait pose plusieurs problèmes. Nous nous contentons d’en souligner trois points.
Premièrement, les seuils de référence pour radioprotection sont calculés pour ce qu’on appelle « référence homme6« , c’est-à-dire un travailleur de l’industrie nucléaire âgé de 20 à 30 ans, qui pèse 70 kg et mesure 170 cm, de type caucasien et qui a un habitat et des coutumes d’Europe occidentale ou d’Amérique du Nord. Or, dans le cas d’un accident nucléaire tel que celui de Fukushima, cette référence est appliquée aussi bien aux enfants qu’aux femmes (y compris les fœtus puisque les femmes enceintes y sont incluses), plus radiosensibles que les hommes. Les différences ethniques et de coutumes ne sont pas prises en compte non plus. Il est évident que cette référence est impropre dans le contexte de la contamination environnementale.
Deuxièmement, il n’y a eu aucune réévaluation du seuil de référence. Il est recommandé78 qu’une réduction progressive soit faite pour atteindre à terme 1 mSv/an. Or, le gouvernement japonais s’en tient à 20 mSv/an depuis 15 ans. Le résultat en est la pérennisation de la situation post-urgence, ce qui signifie que dans les vastes territoires contaminés9 où la dose annuelle dépasse la limite civile de 1 mSv/an, la grande majorité de la population n’est pas évacuée et continue à y vivre sans aucune protection.
Troisièmement, on ne parle souvent que de la limite annuelle de 20 mSv/an, mais en réalité, la limite est de 100 mSv sur la durée de vie. Il est évident que la norme de 20mSv/an est inappropriée dans la perspective d’une résidence de longue durée.
En lieu et place de la réévaluation, lorsque la dose devient inférieure à 20 mSv/an, le gouvernement japonais lève l’ordre d’évacuation et autorise les personnes à entrer et à s’installer librement.



Gestion de la contamination : d’une zone vers un individu
C’est dans ce contexte que nous devons situer l’usage du concept de la « résilience ».
Ainsi, une nouvelle politique a été mise en place par une décision du Conseil des ministres du 20 juin 202510. Dans la politique fondamentale de reconstruction, sur la base du document « Mesures de protection contre les rayonnements dans les zones de retour spécifiques » élaboré en août 202311, les nouvelles orientations suivantes ont été définies12.
1) Assouplir les restrictions d’accès dans les zones où le retour est difficile en renonçant aux mesures de protection physiques telles que les barricades.
2) Envisager la reprise de l’entretien des forêts et la libéralisation des activités sous le principe « de la zone à l’individu », en accordant la plus grande importance à la sécurité.
3) Concernant les réglementations relatives aux aliments tels que les plantes sauvages comestibles et les champignons, « établir des critères de classification spécifiques » et « revoir les restrictions relatives à la consommation d’aliments destinés à l’usage personnel dont la sécurité a été garantie par des inspections».
En réalité, la gestion de l’exposition aux radiations et de la consommation alimentaire est laissée à la responsabilité individuelle. Il n’y a aucune perspective de travaux de décontamination des territoires situés en dehors des zones spéciales désignées pour la reconstruction et la revitalisation13 créées à l’intérieur les zones où le retour est difficile. En d’autres termes, ces mesures transfèrent la responsabilité de la gestion de l’exposition aux radiations aux individus et déresponsabilisent l’État en matière de décontamination et de réglementation des activités dans les zones où le retour est difficile.
Que se passe-t-il dans les territoires contaminés ainsi ouverts ?
Le taux de retour de la population est variable mais demeure faible. A Naraha, relativement moins touchée par la pollution, la population est égale à presque 56% de celle d’avant l’accident. Toutefois, dans les communes d’Iitate et de Katsurao plus contaminées, qui se situent dans la région plus montagneuse et forestière, ce taux est de 23% et de 32% respectivement. Leurs habitant.e.s sont âgé.e.s et leur nombre est en stagnation. Quant aux communes situées près de la centrale de Fukushima Daiichi dans la région côtière, à savoir celles de Futaba, Okuma, Tomioka et Namie (cette dernière inclut en son sein des zones montagneuses), ce taux est de 3%, 9%, 17% et 11%. Sauf à Namie, dans les trois communes, les personnes nouvellement installées sont plus nombreuses que les ancien.ne.s habitant.e.s qui sont revenu.e.s. Alors que ces dernier.e.s sont âgé.e.s, les populations immigrées attirées par les aides diverses, y compris financières, sont plutôt de jeune génération14, souvent accompagné.e.s de jeunes enfants. Cette nouvelle population ne reçoit aucune information concernant la radioprotection.
Dans le cas des maisons situées dans les (ex-)zones d’évacuation, les frais de démolition sont pris en charge par le gouvernement si la demande de démolition est enregistrée durant l’année suivant la date de levée de l’ordre d’évacuation. Passé cette date, les frais de démolition et de traitement des déchets radioactifs (puisque les maisons sont contaminées) sont à la charge des propriétaires. Quant aux taxes foncières, après la levée de l’ordre d’évacuation, il y aura une période transitoire d’environ trois ans, mais après cela, la taxation normale reprendra. Dans ce contexte, les propriétaires ont tout intérêt à demander la démolition malgré l’attachement à leurs maisons.
Le résultat de cette politique d’incitation aux démolitions est un paysage rasé, à l’exception de quelques rares nouveaux bâtiments, paysage méconnaissable et désolant aux yeux des ancien.ne.s habitant.e.s.
Les trompe-l’oeil. Pour qui la « reconstruction » ?
Dans cette région côtière dépeuplée, on trouve des bâtiments flambant neufs : logements, écoles, centres d’accueil, hôtels, laboratoires, usines, entreprises, etc. La plupart des installations sont disproportionnellement grandes et luxueuses. Cette région est connue sous le nom d’Innovation Coast, une région côtière dédiée à l’innovation, qui abrite des centres de recherche et développement et des industries de haute technologie.
Les images de l’école luxueuse de Ōkuma15, construite à moins de 8 km de la centrale de Fukushima Daiichi accidentée, illustrent bien les efforts déployés par les autorités pour attirer une nouvelle population – avec des enfants ! – à tout prix. Alors que la situation à la centrale de Fukushima Daiichi demeure extrêmement précaire, c’est un acte criminel. Il s’agit peut-être aussi d’un laboratoire à ciel ouvert qui ne dit pas son nom, et dont l’objectif secret pourrait être : faire advenir l’humanité de demain, ultra-résistante aux radiations, en incitant des humain-e-s à se reproduire en zone contaminée, et en comptant sur la sélection naturelle pour que des individus résistants, viables et fertiles émergent du lot…


Cette vitrine de la reconstruction, qui montre au monde qu’il est possible de survivre à une catastrophe nucléaire et de se réapproprier l’avenir, contraste fortement avec ce qui existait avant la triple catastrophe, d’un point de vue humain, communautaire et culturel. Si telle est la forme que prend la reconstruction, à qui est-elle destinée ?
Compte tenu de la série de violations des droits humains commises à l’encontre des populations évacuées (forcées ou auto-évacuées) et des résident.e.s (y compris les immigré.e.s nouvellement installé.e.s), l’objectif de cette approche de « reconstruction » n’est certainement pas de venir en aide à la population. Il s’agit plutôt de sauver le prestige de l’État japonais et de renforcer l’industrie nucléaire japonaise et internationale en proclamant qu’il est possible de se remettre d’un grave accident nucléaire, et que l’humanité est désormais capable de vivre avec la radioactivité.
- L’opérateur de la centrale de Fukushima Daiichi ↩︎
- L’état d’urgence nucléaire fut décrété par le gouvernement la 11 mars 2011 à 19h03. Il reste encore en vigueur. ↩︎
- Le sievert (de symbole Sv) est une unité utilisée pour évaluer les conséquences de la radioactivité sur le corps humain. ↩︎
- Notons que les personnes se trouvant dans les territoires contaminés mais non désignés comme zone d’évacuation (donc en dessous de 20mSv/an mais au-dessus de la limite civile d’1 mSv/an), ont dû s’enfuir par leurs propres moyens. Voir les déclarations finales d’Akiko Morimatsu. ↩︎
- En réalité, c’est la valeur de 3,8µSv/h qui est appliquée. Cependant, le calcul simple de la valeur de 3,8µSv/h pour un an donnerait 33mSv/an. En effet, les autorités sont parvenues à cette valeur en se basant sur un mode de vie de passer 8 heures à l’extérieur. Pour les 16 heures restantes passées à l’intérieur, le coefficient de 0,4 est appliqué comme effet de blindage. Or, il est évident que tout le monde ne suit pas ce mode de vie. En effet, dans la région agricole comme Fukushima, une grande partie de la population a l’habitude de passer de longues heures à l’extérieure. ↩︎
- ICRP Publication 23 (ICRP-23), octobre 1974 ↩︎
- ICRP, Publication 111, Application of the Commission’s Recommendations to the Protectionn of People Living in Long-term Contaminated Areas after a Nuclear Accident or a Radiation Emergency, 2009, p11 ↩︎
- https://reglementation-controle.asnr.fr/reglementation/la-reglementation/le-cadre-general-de-la-legislation-et-de-la-reglementation-des-activites-nucleaires ↩︎
- N’oublions pas que la radio-contamination touche des territoires en dehors de la préfecture de Fukushima. ↩︎
- 「第2期復興・創生期間」以降における東日本大震災からの復興の基本
方針の変更について, (Modification des principes fondamentaux de la reconstruction après le grand séisme de l’est du Japon à partir de la « deuxième phase de reconstruction et de relance ») https://www.reconstruction.go.jp/files/user/topics/main-cat12/sub-cat12-1/2_20250620_kihonhousin.pdf ↩︎ - 特定帰還居住区域における放射線防護対策, https://www.nra.go.jp/data/000443581.pdf ↩︎
- 声明:放射線被ばくの管理責任を個人に転嫁せず、国による帰還困難区域の除染や活動規制の責任を全うするように、復興基本方針を見直すべきである, (Déclaration : Il convient de revoir la politique fondamentale de reconstruction afin que la responsabilité de la gestion de l’exposition aux radiations ne soit pas transférée aux individus et que l’État assume pleinement ses responsabilités en matière de décontamination des zones difficilement récupérables et de réglementation des activités). Par le Comité citoyen sur l’énergie nucléaire, https://www.ccnejapan.com/statement/19449/#_ftn1 ↩︎
- Citation de la page Site portail d’information sur la reconstruction de Fukushima : « Selon la loi spéciale de mai 2017, les autorités peuvent désormais fixer une «Zone spéciale désignée pour la reconstruction et la revitalisation». L’ordre d’évacuation a été levé de certaines zones anciennement jugées difficiles au retour. Le but de cette mesure est le retour de la population dans ces zones. Entre juin 2022 et novembre 2023, les restrictions d’évacuation [ndlr : comprendre « les ordres d’évacuation »] ont été levées dans toutes les zones désignées pour la reconstruction et la revitalisation spécifiques, couvrant six localités (Tomioka, Ōkuma, Futaba, Namie, Katsurao, et Iitate).
https://www.pref.fukushima.lg.jp/site/portal-fr/#:~:text=Selon%20la%20loi%20spéciale%20de,la%20population%20dans%20ces%20zones. ↩︎ - 図でみる:福島第一原発事故から15年, (En images : 15 ans après l’accident de la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi), FoE Japan, 2026, https://foejapan.org/issue/20260225/28325/ ↩︎
- Il s’agit de la commune où sont situés les quatre réacteurs accidentés de la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi. ↩︎























